Une histoire à pisser debout

Récemment un ami, qui vit un conflit social d’une rare violence dans son travail, m’a raconté une histoire de pipi-room.

L’histoire de tous les hommes en somme. Une histoire d’homme, en tous cas.
Une histoire toute simple à laquelle les filles, n’ont jamais pensé. Du moins, pas moi.
Nous, nos cabinets fermés hermétiquement, nous protègent des regards de nos ennemi(e)s, pendant cette pause intime.
Et soudain, Tom me donnait une autre version de la vie. Une version beaucoup plus triviale. Comme si les hommes en étaient rester à cette foutue compétition de qui a la plus grosse. Et que finalement, tout les ramenait à cela. Faire pipi en communauté était peut-être ce qui les rattachait à cet esprit tribal, ces rapports de dominés à dominants, ces compètes de vestiaire, ces histoires de mec quoi.

Les urinoirs. Tout se joue dans les urinoirs.

C’est alors que ces toilettes pour hommes, auxquelles je n’avais jamais pensé, ont pris une toute autre dimension : pisser debout, le membre sorti, entouré de congénères, c’était ça l’essence même des hommes. Si nous, petites femelles bien éduquées, nous cachons sagement pour uriner, les hommes eux, font ça en meute.  Je tenais peut-être la clef de nos différences : tout partait de là. Lorsque nous voulions mettre de la poésie et autre harmonie dans nos relations, eux faisaient pipi commun. Et je n’avais jamais rien compris. Au boulot, avec votre assistant, votre boss, le directeur financier. Est-ce de là que vient cette « solidarité masculine » qu’on a tant de mal à féminiser ? Pisser ensemble, voilà un beau geste de fraternité. Et oh tu peux bien me raconter des histoires, je sais ce que tu as, là, derrière la braguette, alors pas à moi. Ou au contraire… l’autorité naturelle de certains hommes sur leurs prochains viendrait aussi de là.
Et voilà que me viennent des questions de filles : est-ce qu’ils voient la  « chose » de leur voisin lorsqu’ils sont cote à cote à l’urinoir ? Les regards de biais sont ils prohibés ou au contraire, usuels? Et puis qu’est ce qu’on voit d’un zizi tout juste sorti de sa braguette pour uriner ? La totalité ? Le bout ? Des questions de fille, je vous dis.
C’est comment de faire pipi devant des inconnus à longueur de vie ? Comment vivent-ils ça les hommes ? Un fait comme un autre ? Un rite de passage ? Ou est-ce difficile pour certains, qui préfèrent se réfugier derrière une porte, comme les filles.

Et puis Tom m’a raconté son histoire.

Tom était alors dans une entreprise qui vivait un plan social. Avec ses collègues, il se battait fort avec la direction pour éviter les licenciements à grande échelle. Une bataille au corps à corps, car aucun des deux camps ne voulaient lâcher. Une bataille longue, également, car une grève interminable s’était engagée pour faire plier la direction, jusque là sans résultat.

Et justement ce jour là, une réunion difficile avait lieu. Des heures de négociation, entre des salariés épuisés et sans illusion, et une direction qui durcit son discours de jour en jour.

Pause dans l’arène, chacun prend 5 mins pour aller boire de l’eau, parler à ses proches, faire un résumé de la bataille aux collègues interdits de réunion et reclus dans les couloirs.

Le moment idéal pour aller au toilettes, se dit Tom. Et ce jour là, à cette minute là, Tom et son patron étaient sur la même longueur d’onde  : ils avaient enfin trouver un terrain d’entente.

Tom arrive aux toilettes, sort son caliméro (pourquoi pas) et commence sa besogne bienfaitrice. Dans son dos, il entend la porte s’ouvrir. Si, nous les femmes, seraient mortifiées de savoir que quelqu’un entre dans un tel moment d’intimité, les hommes sont habitués à ces intrusions. Donc Tom ne prend pas la peine de se poser la question.

3 urinoirs. 2 vides. Puis plus qu’une. Tom sent une ombre approchée de l’urinoir voisine à la sienne. Par politesse, Tom s’apprête à tourner la tête vers le visage de son collègue de cuvette afin d’esquisser un bonjour.

A côté de lui, collée à son urinoir, le patron intraitable. Tom ravale son bonjour, l’autre le toise d’un air supérieur. Sans doute, dans des périodes anciennes, aurait-il été temps de montrer son engin, de comparer, et le gagnant aurait gagné ainsi le respect du plus petit caliméro. Plus de réunion pendant des heures, plus d’accord qui n’aboutit pas. Terminé. Tom, qui aurait la plus petite, accepterait piteusement les exigences du vainqueur. Ou au contraire, le patron, battu à plat de couture, aurait été contraint de signer l’accord de sortie de crise, aux conditions voulues par l’homme le mieux bâti.

Mais en 2016, cela ne se passe pas comme ça. Du moins, plus officiellement. Et si un respect d’homme peut s’établir devant un cadeau de la nature, ça ne fait pas signer des sorties de grève.
Tom est grand. Le méchant patron, petit (comme tous les méchants patrons du monde).

Et de là où il est, Tom a une vue plongeante sur le caliméro de sa direction. Il y a quelques minutes ils étaient l’un en face de l’autre, furieux et élégants dans leurs costards, s’affrontant par chiffres et politesses interposés. Et là, il avait la vue sur l’engin du patron.
Impossible pour Tom de regarder dans cette direction. Pourtant il voudrait, c’est plus fort que lui, savoir lequel des deux aurait gagné dans un autre temps.
Pourtant il l’a là, sa réponse, à porter d’yeux. Regardera, regardera pas.
Mais pris par la gêne, le jet de son pipi s’arrêtai net et l’autre l’entendit, forcément. Au silence du jet, Tom s’avoua vaincu.

Finalement, le patron, toujours plus pressé, remballa l’objet interdit dans un geste rageur et viril, remonta sa braguette et se fendit d’un « bonsoir » en quittant les lieux, alors qu’ils allaient se retrouver face à face dans quelques minutes.
Comme si ces épisodes aussi intimes que violents, avaient besoin d’être refermés. Comme une mauvaise nuit d’amour « ça reste entre nous ? ».
A la fin du conflit, Tom a perdu. Le patron était trop fort.Tom regrettera longtemps de ne pas avoir pu mesurer cette domination face à face. De ne pas avoir tourné les yeux ce jour là. Juste comme ça, juste pour voir qui aurait gagné en l’an -321 avant JC.

Et moi, cette histoire m’a fait comprendre l’impossible situation dans laquelle se trouvent les hommes lorsqu’ils font pipi.

Marcel est un jeune musicien plein de potentiel et de talent. Il vient de passer 2 heures sur scène pour un show monstre dans une salle parisienne où les artistes n’ont pas encore de toilettes à part. Une salle de début de carrière, une salle d’ascension.
Après le show, il se faufile discrètement jusqu’aux toilettes pour un moment de tranquilité vite perturbé par Manu, fan de la première heure, qui se retient de pipi depuis le début du show, ne voulant pas en perdre une miette. Vedette et fan se retrouve côte à côte face à la blanche la porcelaine. « Votre show était tout simplement incroyable ! Je vous suis depuis des années, vous avez un talent dingue, et whouahou nominé pour les victoires de la musique !! »

Marcel remercie en remontant sa braguette.
Manu, sur-excité de ce moment d’intimité avec sa star, aura t-il eu l’instinct de regarder de quel bois se chauffe ce corps de rockeur? Cette idée lui a t-elle traversé l’esprit? Sûrement, connaissant les hommes.

La star n’est-elle pas tombée de son piedestal même si son engin est impressionnant ?Cette vedette qui soudain n’était plus qu’un homme qui pisse.
On marche sur la tête.

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