INDE : LES FEMMES EN PÉRIL

 D’après un rapport du programme des Nations Unies il manquerait plus de 40 millions de femmes en Inde aujourd’hui. Ce manque fait suite à des décennies d’infanticides et d’avortement sur les filles, dans les villes autant que dans les campagnes. Afin de mieux comprendre ce phénomène, nous avons rencontré Alexandrine Lambotte, présidente de l’association Sruti, qui met en place divers projets pour venir en aide aux femmes et aux enfants défavorisés de la région du Nord de l’Inde.

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Votre association a créé à Bamrouli, petit village du nord de l’Inde, une école de formation de couture pour les femmes, ainsi qu’un programme d’alphabétisation pour les jeunes filles. Vous devez donc bien connaître cette tradition d’infanticides féminins ?
Alexandrine Lambotte : Oui. En Inde la naissance d’un garçon est toujours plus souhaitée que celle d’une fille. Et aujourd’hui peut-être plus que jamais. Premièrement car dans la religion hindouiste, le fils est l’élément le plus important de la famille. Il est écrit que seul un fils pour procéder aux rituels de crémation de son père. De plus, une bénédiction indienne dit aux femmes pendant leur mariage « puisse tu avoir 100 fils ». Ce qui ancre cette tradition dans les mentalités. Mais à ces raisons religieuses et traditionnelles, s’ajoute une dimension financière depuis l’essor économique de l’Inde dans les années 90: la dot. Les indiens voient désormais le mariage de leur fils comme une source de revenu très rentable puisque la dot demandée à la famille de la jeune fille peut s’élever à plus de 10 000 euros. C’est donc une manne financière extraordinaire pour la famille du marié. Et une ruine pour celle de la mariée qui doit s’endetter à vie. Des publicités pro-avortement diffusent d’ailleurs ce message dans les villes « Dépenser 5000 roupies maintenant pour économiser 500 000 roupies plus tard .» C’est pour cela qu’aujourd’hui en Inde on compte 927 filles pour 1000 garçons, et ce ratio peut atteindre 770 filles pour 1000 garçons dans certaines régions.

Dans les campagnes, marier les filles coûte très cher, mais qu’en est-il dans les villes où ses traditions sont moins ancrées mais où les avortements des filles sont toujours très nombreux? L’Inde n’aime donc pas les femmes ?
A.L : La société indienne est une société très complexe. Et comme je vous le disais toute à l’heure, les demandes de dots sont aujourd’hui une manière de s’enrichir. Donc, malgré ce que l’on pourrait croire, les régions où l’on compte le plus d’infanticides sur les filles sont les régions les plus riches. Il y en a beaucoup plus dans le nord que dans le sud par exemple. Car dans le Sud, les femmes travaillent à la culture du riz, elles sont salariées et ne sont donc pas considérées comme une valeur marchande, elles rapportent de la richesse. A l’inverse, dans le nord certaines cliniques privées ont mis en place des « packages »  échographie + avortement pour 200 euros. Malgré l’interdiction de l’avortement sélectif, c’est devenu un business fleurissant. Cette « tradition » s’est donc peu à peu propagée aux régions les plus riches. Autant d’ailleurs dans les villes que dans les campagnes, exception faite pour Dehli.

Pensez vous que ce ratio homme-femme va accroître les violences sexuelles contre les indiennes ? A l’heure où elles sont déjà très nombreuses ?
A.L : Oui. Il est prouvé qu’en Inde, à cause d’une société très traditionnelle, les hommes sont frustrés. Et ce manque de femmes ne va faire qu’augmenter les frustrations. En Inde, la société patriarcale accepte la violence des hommes à l’encontre des femmes. Une fille doit être soumise, un garçon peut être violent. Ainsi, plus de 65% des Indiens pensent que l’on peut se permettre de frapper une femme. Et 25% des hommes avouent avoir déjà été l’auteur de violences faites sur des femmes.

Mais d’où vient cette grande frustration chez les Indiens ?
A.L :
Cette frustration vient du fait que l’Inde est une société encore très marquée par ses coutumes. Il est absolument prohibé d’exercer toute sexualité avant le mariage. Or, beaucoup d’hommes ne se marient qu’à 35 ans. Imaginez vous ! Il est prouvé que les hommes mariés sont nettement moins impliqués dans des cas d’agressions sexuelles que les célibataires. Et aujourd’hui, avec le manque de femme, on assiste à la ré apparition de coutumes que l’on croyait disparues, comme la polyandrie par exemple. Une femme devient l’épouse de tous les frères de son mari, ce qui s’accompagne de violence la plupart du temps. Pour parer à ce manque, la prostitution a pris un essor considérable en Inde. Et cela entraîne encore de graves violences à l’égard des femmes. N’oubliez pas également que si la sexualité est banalisée chez nous, en Inde c’est un sujet tabou. Il n’y a donc aucun « défouloir » de ce côté ci non plus. Aucune éducation sexuelle n’est transmise aux jeunes.

Certaines disent que ce manque de femme va pousser ces dernières vers le pouvoir . Qu’en pensez vous ?
A.L : Non, je ne pense pas. Ce n’est parce que la femme va devenir rare qu’elle va devenir chère. La société indienne souffre d’une image de la femme médiocre. Elle est souvent considérée comme une valeur marchande, avec moins de valeur qu’une vache. Le plus difficile, c’est que les femmes elles-mêmes ont cette vision de leur propre sexe. Alors même si quelques unes arriveront à sortir du lot, je ne pense pas que ce manque de femme s’accompagnera de leur prise du pouvoir. Pas du tout.

D’après vous, quelles seraient les solutions pour arriver à réhabiliter la femme indienne ? Pour essayer d’endiguer ce problème ?
A.L : La seule solution viable serait d’appliquer enfin les lois qui existent dans ce domaine. Car l’Inde est l’un des pays qui a le plus gros arsenal juridique en matière de droits des femmes. Mais cette société est tellement patriarcale, que personne n’applique ces lois. Pas mêmes les juges, eux mêmes très ancrés dans la tradition.
Aujourd’hui, une des clefs serait que les femmes deviennent indépendantes financièrement afin de ne plus être un poids ni pour leur famille ni pour leur belle famille. Un exemple : dans notre association SRUTI, nous travaillons en Inde pour former les femmes à quelques compétences afin d’accéder à une autonomie financière. Dans un petit village où nous avions mis en place une formation de couture, une jeune fille a pu se marier sans le versement d’une dot car elle savait coudre.Bien entendu, ce genre d’histoire nous irrite, nous, occidentaux car il place le mariage en termes d’échange commercial et la femme en simple main d’œuvre. Mais pour nous les femmes qui nous battons sur place, c’est une grande victoire. Car si toutes les demoiselles à marier venaient à être qualifiées, on peut espérer voir les dots disparaître peu à peu. La femme pourrait rapporter de l’argent au foyer. Bien sûr tout cela n’est encore qu’une toute petite victoire, mais c’est le but de notre mission et nous y croyons. L’avenir et la survie de la femme indienne passeront par son émancipation.

Propos recueillis par Perrine Vasque.

ASSOCIATION SRUTI
srutiassociation@yahoo.fr
11 rue Poirié.
94160 Saint Mandé
http://www.srutiassociation.org/

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